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Le geste symbolique, par L'insatiable.

Publié le 18 Août 2014 par Terramorphoses

Le geste symbolique, par L'insatiable.

Qu’est-ce que c’est, cette chose qu’on nomme le geste artistique ? Cette trace qui semble inutile, d’un mode de relation au monde et aux autres qui subsiste on ne sait pourquoi dans une société qui n’en veut pas, qui fait tout ce qu’elle peut pour s’en débarrasser ? De quoi est-elle le témoin et sur quoi agit-elle ?

Elle n’agit pas, comme on a coutume d’envisager qu’une action doit le faire, sur un « objet », appartenant à l’une des catégories créées par la langue commune qui est le premier matériau de la pensée. Elle n’agit pas dans le cadre d’une division ordinaire de notre esprit, et cette action est donc difficile à identifier avec les moyens dont nous disposons.

Depuis l’enfance, notre cerveau est dressé à fonctionner en délimitant des territoires assez étanches les uns aux autres, qui ne peuvent interagir qu’en étant le plus nettement possible circonscrits, c’est ainsi qu’une « cartographie » intérieure se dessine et s’inscrit peu à peu en nous. Ces territoires mentaux, qui poussent à une pensée binaire et laissent peu de place au « peut-être » et à l’imaginaire, sont ceux que notre société construit, impose, et fait entrer dans les esprits par le biais de l’éducation, de la langue (la langue non littéraire ou poétique bien sûr), et que la pratique sociale quotidienne renforce.

Dans une époque comme celle où nous vivons, ces catégories sont de plus en plus étroites, rigides, et conformément à l’orientation de nos sociétés, de plus en plus liées à la productivité, à l’idée d’une norme, à une efficacité apparente (ce que l’on croit improprement être de l’efficacité), voire, tout bonnement, à la rentabilité. Exactement comme celles qui sont aujourd’hui imposées en psychiatrie par le DSM 5 (cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association Américaine de Psychiatrie). Il est clair que si l’on s’en tient à ces normes aujourd’hui partout imposées par les psychiatres US, celui qui se pense artiste hors de toute considération carriériste ou commerciale sera bientôt considéré comme fou.

Car le geste artistique doit absolument et par définition échapper à ces catégories, ces cloisons mentales, il ne peut agir vraiment que dans un espace entre. Entre les catégories, les personnes, les groupes humains, les temps, les moments de l’Histoire, les conceptions du monde, des sentiments contradictoires. Ce que propose l’art, quel qu’il soit, c’est d’habiter cet espace entre. Cette tension entre des pôles, qui permet de faire circuler une énergie électrique transformatrice, est son véritable objet. Un objet extrêmement précis, mais très subtil (trop pour les tenants d’une pseudo-efficacité) dont la profonde utilité ne peut être reconnue que par une société qui place l’être humain réel, celui que caractérise la puissance de son imaginaire, au-dessus de tout autre projet.

C’est donc d’un autre regard sur l’être humain qu’il s’agit : un être en devenir, toujours inachevé, jamais parfaitement adéquat à aucune de ses définitions.

C’est la raison pour laquelle très peu de ceux qu’on nomme des « politiques », quelle que soit leur appartenance, sont en mesure d’avoir accès à ce domaine. Car ils sont les produits très performants d’une civilisation, et c’est d’un choix de civilisation qu’il s’agit.

Si l’on veut bien considérer - d’une époque et d’une culture à l’autre - la marge d’interprétation de ce mot, l’artiste est toujours, quel que soit le nom qu’on lui donne, l’inadapté par excellence. C’est ce qui fait sa force et sa profonde utilité pour la collectivité. À la condition expresse qu’il soit entendu que cette inadaptation n’est pas un « moins », mais au contraire un « plus ». Cette inadaptation devient alors une qualité qui lui confère une place de choix dans le groupe. Au lieu d’être perçue, comme c’est le cas dans l’Occident moderne, comme un manque, un défaut : le « handicap », la « folie », tous les dysfonctionnements qu’il faudrait rectifier et soigner… elle se révèle, à l’opposé, signe et gage d’un savoir « supérieur » à celui de l’homme ordinaire. Et que celui-ci reconnaît comme tel.

Une supériorité peu enviable, qui implique surtout des inconvénients - une responsabilité et un travail ardu -, de maigres avantages. La plupart du temps elle ne permet pas (ce qui est logique pour le fait d’être inadapté) de vivre normalement au sein d’une communauté, en en respectant règles et interdits. Mais si la valeur de cette charge est reconnue pour ce qu’elle est, elle ouvre un tout autre chemin.

Ce chemin, dans d’autres cultures comme dans notre propre passé, relie et reliait aux dieux. Et, quand ils ne sont plus là, il mène encore vers l’inconnu. Un chemin de nature spirituelle, symbolique, difficile d’accès, qui permettra d’exprimer, par différentes techniques, ce qui échappe à la règle commune et dont ceux qui sont plus ou moins adaptés, les gens « ordinaires », savent l’importance, qu’ils ressentent par instants, mais peinent à formuler. Tout en éprouvant le besoin que ces choses soient présentes, qu’elles aient une place dans notre imaginaire commun.

Celui qui suit ce chemin ne peut s’épanouir (ou tout au moins trouver sa place) dans une société donnée, qu’à la condition que celle-ci soit en possession de langages symboliques, de codes, qui confèrent à ce qui appartient au monde de l’esprit une existence signifiante dans le réel, reconnue de chacun de ses membres. Or, nul n’ignore que ce n’est pas le cas d’un monde occidental en voie de déshumanisation qui répand sur la planète le poison de la concurrence et l’obsession du chiffre. Le statut de l’artiste en Occident s’est tellement éloigné, coupé de la vie ordinaire, qu’on a de plus en plus de mal à comprendre sa fonction. Il possède des langages, oui, et il en invente, mais ces langages ne sont pas (ou plus) un bien commun, ils sont le lot d’une minorité de classe - ou de caste.

L’art, dans ces conditions, ne peut travailler la matière de la société entière, ce qui est son rôle véritable. Il perd son utilité politique et peut être utilisé à des fins contraires, par exemple à ce que Pierre Bourdieu nommait la « distinction ». Jean Vilar, qui savait le rôle politique de l’art, disait que pour qu’une pièce fonctionne, il faut que la société entière soit représentée dans la salle. C’est, à sa façon, ce qu’a voulu nous rappeler Jean Dubuffet en faisant émerger la notion d’art brut, l’art des « fous », des inadaptés, dont la parole importe particulièrement parce qu’ils sont les témoins de ce que nous ressentons tous sans pouvoir vraiment l’assumer ni le dire. Et c’est aussi de cela que Mircea Eliade nous parle, lorsqu’il évoque le rôle des chamans dans de nombreuses civilisations dites « premières » : ceux qui manient moins bien les règles de la vie en société - précisément parce que ce manque reste en eux -, en savent plus sur notre humanité, ou du moins peuvent nous en dire plus.

Nous n’avons pas encore tout à fait perdu l’idée de la nécessité vitale de l’autre, de la rencontre, de l’étonnement, voire du bouleversement. Face à une machine ultralibérale mortifère, nous retrouvons des traces de cette nécessité dans de nombreux gestes qui résistent à la déshumanisation générale, chez toutes sortes de gens, des jardiniers, des urbanistes, des psychanalystes, des philosophes, des rêveurs de la politique, mais de moins en moins dans le monde dit « de l’art », qui, sous la pression d’une idéologie obtuse, s’éloigne un peu plus chaque jour de la profonde et simple réalité de nos existences, dévie de plus en plus vers cette fallacieuse notion d’« élite », ou disparaît dans une industrie qui le standardise et le tue. Bientôt, si nous laissons les choses aller leur train, nous ne pourrons plus défendre nos artistes, car nous ne sentirons plus qu’ils sont des nôtres. Nous ne saurons plus dire que nous voulons, tous, que l’art existe parmi nous, en dehors de toute question de rentabilité ou même de viabilité économique, simplement parce que c’est une nécessité vitale pour une société humaine.

C’est une des raisons pour lesquelles nous ne défendons pas suffisamment le service public de l’art que notre pays a su construire après-guerre, nous nous en sommes éloignés, et nous ne savons plus bien à quoi ça sert. Y compris pour ce qui concerne le régime de l’intermittence, abîmé par des décennies de dérives et de destructions et dont nous ne sommes plus capables de comprendre qu’il est indispensable, pour trouver le temps nécessaire à la création de pièces de théâtre, de danse, de films… Un temps qui n’a pas de rapport à la rentabilité, pas de logique apparente, mais sans lequel il n’y a pas d’art.

On a pu, ces derniers temps, lire et entendre un certain nombre de déclarations dans lesquelles des personnes bien intentionnées s’attachent à défendre ce qu’elles nomment la « culture », en mettant en avant son apport à l’économie nationale.

Outre le fait qu’une bonne part des éléments ainsi « valorisés » relève plus de l’industrie culturelle et d’un patrimoine rentabilisé que de l’usage citoyen et vivant d’outils symboliques destinés à l’échange, cette utilisation du langage de l’adversaire pour prétendre défendre ce qui doit échapper à l’évaluation chiffrée est une faute majeure. Ce n’est pas seulement une erreur fondamentale, c’est une abdication. Un renoncement au combat pour les valeurs symboliques portées par l’art et ce qu’on nomme « culture », face au règne de l’argent et la toute-puissance du chiffre à tous les niveaux de la société. On comprend bien, sous la menace des poids lourds de la finance et leurs alliés, acharnés à détruire tout ce qui échappe à la loi du profit, ce qui motive ces argumentations.

Mais lorsqu’on accepte les critères de l’adversaire, le combat est perdu d’avance. Mesurer - pour en « justifier » la nécessité - la force du symbole avec les outils de l’évaluation quantitative, c’est admettre que l’on ne peut appréhender qu’avec des chiffres ce qui, pourtant, appartient à un univers non seulement très distinct, mais opposé.

Repensons aux déclarations de Victor Hugo devant l’Assemblée nationale, sur l’importance de la lecture et de l’éducation pour la santé morale d’un peuple. S’agissait-il de confondre le poids de l’économie avec la valeur des idées et de l’art ? Le député Hugo sait de quoi il parle, il sait parfaitement que le coût de ces choses est sans rapport, sans commune mesure avec leur bénéfice humain. Vous me direz : « c’était un autre temps ! » Mais n’étions-nous pas censés avoir fait quelques progrès, depuis ? Et dès la fin de la deuxième guerre mondiale, le grand mouvement de l’Éducation populaire nous a rappelé avec force qu’il s’agit d’un moteur essentiel de démocratie, d’un enjeu citoyen dans lequel non seulement il n’est pas question de rentabilité, mais que la rentabilité détruit à coup sûr.

Sans doute ne peut-on développer la vie culturelle et artistique d’un pays sans argent, mais ce qui importe ce sont les choix politiques, ce qui compte, c’est ce qu’on en fait ! Ce que nous avons inventé de meilleur en la matière : notre service public de l’art et de la culture, est aujourd’hui mis en danger par une Europe néolibérale qui impose le critère délétère de « concurrence libre et non faussée ». C’est contre cela qu’il faut lutter, c’est à ça qu’il faut s’opposer. Sinon, rien ne tiendra. Et nous pourrons toujours prouver la puissance économique des « activités culturelles », si nous ne savons plus nommer leur valeur symbolique, il ne sera plus question de contenu. Et il ne nous restera qu’à défendre les pires industries « culturelles » : les plus rentables. Car, comme le disait Theodor Adorno, l’objet de cette industrie consiste à fournir « des produits qui seront étudiés pour la consommation des masses et qui déterminent par eux-mêmes dans une large mesure cette consommation. » [1]

Faire dépendre l’importance de la « culture » de l’argent qu’elle génère ou qu’elle fait circuler, c’est lui faire perdre son sens. Cette confusion anéantit ce qui résiste à l’évaluation chiffrée. Même si ce qu’on nomme « culture » ne rapportait pas un centime, ou au contraire beaucoup d’argent, ce n’est jamais à partir de ce critère qu’il faut juger de son utilité. En les mesurant à l’aune de la quantité, on détruit la valeur des actes et des œuvres. Car ces mondes incompatibles se livrent une guerre sans merci. Et si la quantité l’emporte, l’esprit meurt, c’est-à-dire nous, humains pensant.

Nicolas Roméas

L'intatiable

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